“Je pars du principe que les enfants racontent, tout comme l’Homme se raconte.”

Gérard Gretsch revient sur iTEO, le concept de storying, destiné à développer et favoriser le multilinguisme des enfants à l’école, et sur iTEO, sa version ipad. 

Monsieur Gretsch, quels sont les aspects principaux du projet iTeo ?
Le projet Teo (Texte Editeur Oral) existe depuis plus de 20 ans. C’est une application destinée aux élèves fréquentant l’école fondamentale luxembourgeoise. Comme un grand nombre d’entre eux est issu de la mixité, ils sont souvent amenés à manipuler plusieurs langues, dès leur plus jeune âge.

Le passage obligé à la maîtrise de l’écrit représente un frein pour les capacités d’expression des élèves, alors que l’expression orale (exprimer des idées, formuler des opinions, échanger même en faisant des fautes grammaticales ou syntaxiques…) devrait être privilégiée.

TEO leur offre donc la possibilité de construire des histoires à l’oral, et de s’enregistrer à plusieurs. Ils s’écoutent et se corrigent entre eux jusqu’à trouver la formule exacte. L’outil permet donc de contourner cette barrière de l’écrit. Par ailleurs, il valorise chacun, avec ses propres compétences.

start_landscapeQuelles nouveautés apporte l’outil ipad ?
L’ipad est juste une progression technologique appliquée au concept. Ce dernier fonctionnait autrefois sur ordinateur ‘desktop’. Il est aujourd’hui mobile. La différence repose maintenant sur la mobilité, sur la possibilité de contacts : les enfants l’utilisent comme une tablette de jeux, comme un livre numérique, ou comme un outil pour apprendre; ils peuvent par ailleurs aisément le transporter à la maison, par exemple.

Le concept est-il diffusé dans les écoles luxembourgeoises ?
Il n’est malheureusement pas diffusé dans toutes les écoles. Et il n’entrera que difficilement dans tous les établissements, parce que pour le moment le monde de l’éducation refuse souvent la démarche iTEO, pour beaucoup de raisons. A l’école, tout doit être pré-structuré et structuré par l’enseignant ou le team pédagogique. Avec le concept TEO, ce sont les enfants qui proposent la structure : à travers les histoires qu’ils racontent, parce que ce sont les histoires qui les intéressent.

TEO donne donc une nouvelle dimension à l’oralité…
Il permet en effet de construire des histoires à l’oral. Je pars du principe que les enfants racontent, tout comme l’Homme se raconte. Nous vivons dans des histoires, chacun vit dans ses histoires ; nous aimons tous nous rencontrer, nous retrouver et raconter des histoires, nos histoires.

Avec maintenant l’avantage visuel supplémentaire qu’offre l’ipad : les enfants vont maintenant créer, en prenant en photo, en filmant ce qu’ils souhaitent raconter.

Quels ont été les freins à la diffusion de TEO dans les écoles ?
La résistance aux nouvelles technologies s’explique par une peur des acteurs responsables de perdre le contrôle sur les activités des enfants; l’outil informatique sert tout au plus comme un outil de motivation pour des activités déjà prédéfinies et on considère qu’il interfère avec les objectifs principaux de l’éducation ; on pense également qu’il chamboule l’ordre spatial de l’activité pédagogique, un facteur qui s’aggrave avec le potentiel de mobilité des outils de la dernière génération.

Si vous dites Ecole et Diversité, le monde de l’éducation vous répondra souvent Homogénéité. Il vous dira qu’il faut homogénéiser et faire la même chose avec tout le monde.

Hormis l’aspect pédagogique à proprement parler, quelles pourraient être les autres utilisations de TEO dans les écoles ?
TEO pourrait être utilisé pour l’évaluation des enfants par les enseignants ; pour montrer aux parents les enregistrements effectués par l’enfant, pour discuter de sa façon de parler, et comment celle-ci s’est améliorée ou détériorée. Les enseignants pourront eux-mêmes proposer certains développements.

Plus généralement, l’outil valorise chacun, avec ses propres compétences. Comme l’ipad est mobile, on pourrait en faire une application de co-construction avec le domicile de l’enfant, avec la culture des parents… Ces derniers pourraient en effet participer à ses histoires, qui pourraient ensuite être rapatriées par l’enfant de la maison vers l’école, et vice-versa. Dans ce cadre, la mobilité est donc un grand gain par rapport à une station fixe.

recordQuel est l’apport de TEO pour les enfants multilingues ?
L’ipad est également un médiateur pour l’enfant. Dans le cas d’élèves multilingues, mais aussi issus d’une même culture, des constats assez étonnants ont été faits : ils utilisent cette médiation, pour mieux apprendre à parler, voire même enseigner, une autre langue.

L’une des fonctions principales de Teo et de iTeo est le replay (la retransmission en différée) instantané. Celle-ci joue un rôle primordial : on enregistre, on arrête l’enregistrement, on le réécoute immédiatement. Les enfants peuvent donc immédiatement juger s’ils trouvent le résultat bon ou pas.

L’outil fixe donc le langage oral, par essence futile et furtif ; il offre beaucoup de matériau pour penser et réfléchir, pour s’améliorer… Dans le contexte luxembourgeois de diversité linguistique à l’école, les enfants francophones pourront par exemple profiter des compétences en langue allemande des Luxembourgeois, et vice-versa. Ils pourront ainsi construire ensemble.

L’approche TEO est donc tout a fait différente : il s’agit de faire de l’enfant un acteur du développement de soi-même. Les enfants sont nécessairement des acteurs parce qu’ils sont eux-mêmes, avec leur histoire et leurs histoires, leur manière de raconter.

Il y a donc des différences, et il y aura toujours des différences entre chaque élève. Et c’est sur ces différences qu’il faut capitaliser.

BScE
Le diplôme du Bachelor en Sciences de l’Education permet d’entrer dans le métier d’enseignant(e) de l’éducation précoce, de l'école fondamentale, du régime préparatoire et de l'éducation différenciée. Le BScE se déroule sur 4 années avec 240 ECTS en alternance entre la formation théorique et la formation pratique. Les langues d’enseignement sont le français, l’allemand, l’anglais et le luxembourgeois.