Mon travail avec iTEO : Jean Zepp, Enseignant d’un cycle 4, Ecole fondamentale de Lux-Gasperich – Verdi.

Remarque préliminaire
Le présent document a été rédigé dans le but d’être enregistré à l’aide du logiciel présenté au cours de la formation « Sprachenlernen durch Storying mit iTEO ».

Contexte personnel et motivation
Le logiciel iTEO a été conçu dans l’esprit d’être manipulé par plusieurs personnes dans le cadre d’une activité narratrice commune. Ainsi, le présent enregistrement, réalisé sans collaboration, ne peut donc pas vraiment être considéré comme application exemplaire de cet outil.
Je m’appelle Jean Zepp et cela fait exactement 20 ans que je suis enseignant d’école fondamentale. Depuis l’an 2000, je travaille dans une école à Gasperich, un quartier au sud de la capitale et je m’occupe des élèves du cycle 4, donc des enfants âgés entre 10 et 13, des fois 14 ans.
Je me suis inscrit dans la formation continue d’« iTEO» pour plusieurs raisons.
D’abord, parce que je travaillais en tant que jeune enseignant déjà avec TEO qui peut être considéré comme une sorte de grand-père d’iTEO et que j’appréciais beaucoup. Entre les deux, mes élèves ont utilisé de temps en temps Minibook, un logiciel développé par la Ville de Luxembourg qui permettait aux élèves de fabriquer de petits livrets en papier, mais aussi sous forme digitale. Il intégrait une variante de TEO, mais je préférais la version originale qui était exclusivement orale et les productions étaient beaucoup plus développées. Minibook, d’un autre côté, était un outil très performant de production écrite.
J’ai découvert TEO au cours de ma deuxième année d’enseignement avec des enfants de 5 à 8 ans, parce que je ressentais à un moment donné un sentiment d’insatisfaction voire de frustration. J’ai dû constater que mon enseignement uniforme se basait trop sur la reproduction de structures syntagmatiques données, du type « Die Amsel ist am Ast », qu’il ignorait complètement le sens des productions et ne répondait nullement aux besoins naturels des enfants d’exprimer ce qui leur était important. Et pire encore, je l’empêchais carrément en me limitant trop à la forme correcte des mots et des petits groupes syntaxiques au détriment du sens et surtout de la production authentique..
Il y avait dans cette classe ce garçon qui utilisait dans ses actes de parole sans cesse des bruits de consoles de jeux, les jeux vidéo étant devenus l’endroit où il pouvait se retirer d’un quotidien dominé par la violence conjugale de ses parents ; il y avait la jeune fille turque de famille de réfugiés qui ressentait chaque matin le besoin intense de parler des récents événements du conflit des Balkans ; un autre garçon s’ennuyait parce qu’il s’y connaissait tellement en engins volants et dinosaures qu’il a appris sans aide la lecture tout simplement en dévorant les revues du type geolino et les livres similaires de la bibliothèque. Mon enseignement ne fonctionnait plus et les élèves étaient de moins en moins motivés. C’est alors que je me suis rendu compte que les besoins des enfants étaient tous différents. Le point commun était un vif désir de s’exprimer. C’est là que j’ai décidé de donner une voix à ces enfants et de prendre au sérieux ce qu’ils avaient à dire sans vouloir presser leurs récits immédiatement dans un moule formel qu’on leur impose. Peut-être qu’ils seraient alors plus motivés à produire des textes oraux et écrits plus longs et peut-être qu’ils veilleraient même au contenu et à la forme… C’est à cette époque que je découvrais que les traitements de texte se prêtaient bien à être utilisés en classe, d’abord sous leur forme écrite et puis un peu plus tard aussi sous leur forme orale appelée TEO. J’ai découvert que les enfants étaient bien capables de se dépasser, d’aller plus loin que je ne l’attendais, de discuter des concepts plus compliqués, qu’ils étaient à même d’élargir leurs systèmes de référence dans la communication et ceci sans moi ! J’ai également appris que la mise en place de ce changement de paradigme nécessitait le temps nécessaire à la naissance d’un climat de travail basé sur le respect et sur la confiance : un respect mutuel des élèves entre eux, mais aussi le respect de moi envers eux ; la confiance des élèves qu’ils pouvaient narrer leurs contenus et leurs opinions, qu’ils auraient donc droit à leur voix, et la confiance que je devais développer envers les compétences de mes élèves qu’ils avançaient bien par rapport au plan d’études. Car, il ne faut pas oublier, il y avait aussi les classes « normales » aux yeux de bon nombre de parents, parce qu’ils utilisaient les fiches et manuels classiques et ne se livraient pas à ces expériences ! D’ailleurs les ordinateurs n’arriveraient pas à s’imposer dans le quotidien
Je me retrouve actuellement à nouveau dans une situation d’insatisfaction. Et je ne suis pas le seul. La réforme des lois scolaires initiée en 2009 demande aux enseignants de fragmenter un élève en 1001 niveaux de compétences et d’assurer l’évaluation des mêmes. Depuis, je me sens tiraillé entre d’un côté les attentes d’un système qui dit de lui-même de viser le développement des compétences des élèves et d’un autre côté les besoins réels des élèves. Entre parenthèses : Qui pourrait s’opposer à un objectif d’une telle noblesse ? Comme si cela n’aurait pas été le cas avant…
La décision d’analyser et d’évaluer les compétences des élèves à la loupe signifiait pour moi l’abandon des grands projets de classe, des matinées de production, des conférences, des réalisations de films, des sites internet de classe… donc des grandes situations constructives et sociales qui permettaient le développement langagier et personnel dans des contextes authentiques pourvus de sens.
Je déplore malheureusement avoir fait un pas en arrière en me concentrant depuis trop sur les aspects formels de la langue auxquels le plan d’études, les bilans scolaires et les descripteurs accordent une importance sacro-sainte. Est-ce que telle ou telle production correspond à un niveau 6, 6 et demi ou même peut-être au niveau 7 ? Le paradoxe de la réforme qui touche au domaine des langues se manifeste à mes yeux dans le fait que les occasions de production langagières y sont réduites à des situations artificielles d’exercices ou de simulations et sont loin d’être de vrais actes sociaux de communication dans lesquels le jeune pourrait travailler ses compétences de citoyen responsable au sein d’une société de plus en plus complexe.
Ce sentiment de m’être perdu dans les détails et de ne plus voir les enfants comme personnes entières commençait à peser sur le moral. En tout cas, c’est ainsi que je le ressens. Et pour y remédier un peu, je me suis inscrit dans cette formation continue.

Et les enfants ?
Les enfants ont vraiment aimé les travaux avec iTEO. Au début ils étaient peut-être un peut trop inhibés, à mon goût, et les premiers enregistrements étaient minutieusement préparés par écrit. Mais cela reflétait probablement un message que j’ai dû véhiculer trop longtemps sans le vouloir en attribuant une trop grande importance aux descripteurs trop formels des compétences et à l’évaluation des mêmes. Voilà pourquoi j’étais extrêmement content de voir les élèves prendre peu à peu la situation en main et j’ai observé avec grande satisfaction les jeunes adolescents s’expliquer le monde, exposer des contextes plus compliqués, se proposer mutuellement des structures formelles, rechercher des expressions plus précises, discuter des sujets délicats comme l’égalité entre filles et garçons ou des problèmes personnels. Bien sûr, j’ai également vu des moments où ça coinçait et où ils n’arrivaient pas à trouver un compromis. Cette observation revient aussi dans les commentaires que les enfants ont enregistrés, mais cela ne semble pas les choquer. Ils ont souligné que les productions duraient plus longtemps à cause des discussions, comparé à des travaux individuels. Ils ont mis des fois « dix minutes pour se mettre d’accord sur une seule phrase » mais ils affirmaient que le résultat était nettement supérieur. Les élèves ont aussi mis en relief que le logiciel leur permettait d’exprimer leur opinion, « eis Meenung », et que les travaux avec iTEO les apprenaient à respecter les opinions des autres. Ce que les enfants n’ont pas mentionné, c’est qu’ils ont intuitivement compris qu’iTEO leur offrait une grande liberté d’expression. Les derniers enregistrements, les bilans personnels des élèves, contiennent des informations qu’ils ne diraient pas en classe. Mais l’iPad et la possibilité de décider eux-mêmes de ce qui va être gardé ou non, donc la confiance de pouvoir tout dire et en même temps de pouvoir contrôler la situation les incitait à s’exprimer librement.

Et qu’en dit l’enseignant ?
Un des points forts d’iTEO est le fait qu’il n’octroie pas de contexte prédéfini inhérent au logiciel, mais laisse à l’enseignant le choix d’organiser sa situation d’apprentissage. Le logiciel lui permet de gérer le contexte par rapport à un grand nombre de variables. L’enseignant peut ajuster les potentiomètres « situation fermée-situation ouverte », « reproduction-narration libre », « degré d’implication de l’enseignant », « sujet donné-sujet libre », « situation d’exercice-situation de communication authentique »… et il peut décider du degré d’implication des élèves dans cette gestion du contexte. iTEO en soi est neutre.

Le logiciel confie à la même échelle aux élèves la possibilité de gérer leurs situations d’enregistrement. Il peuvent facilement écouter leurs séquences audio, ceci aussi souvent qu’ils le désirent. Ils peuvent décider du maintien d’un fichier d’enregistrement comme version définitive ou comme deuxième ou troisième version qui permettent de comparer ces versions entre elles. Le cas échéant ils peuvent également décider d’effacer un fichier au profit d’une version qu’ils jugent plus réussie. Ils ont aussi la possibilité d’effacer un fichier audio sans le remplacer. iTEO accorde aux élèves encore deux autres droits intéressants et ceux-là ne sont pas toujours tolérés dans le cadre de productions scolaires traditionnelles, mais caractérisent cependant chaque situation de communication extérieure à l’école: le droit à l’imperfection et le droit de se taire.

Un des problèmes de l’évaluation de productions orales est le caractère volatile du flux acoustique. Dans le passé mes élèves ont utilisé des dictaphones, mais la maniabilité est insuffisante par rapport à celle des tablets. Une élève à moitié germanophone a récemment utilisé iTeo dans les cours d’appui pour écouter sa prononciation et pour vérifier son intonation. Elle a lu à haute voix de petites histoires et elle a décidé pour elle-même d’effacer des passages non réussis. Elle faisait preuve du fait qu’elle avait déjà bien absorbé une musicalité de la langue française, mais jusque-là elle n’avait pas la possibilité de confronter ses productions à ces sonorités intériorisées. Elle m’a fait réaliser qu’iTEO, par sa simplicité de maniement, peut également servir à un seul élève à procéder à une auto-évaluation. Et la fille a été plus sévère que je ne l’aurais été en tant que son enseignant.
Encore quelques mots concernant la l’emploi de l’application et le design de la surface de travail. Je trouve iTEO très facile à utiliser, très intuitif et les élèves s’étaient rapidement familiarisés avec l’outil. Je regrette cependant personnellement que la surface soit un peu stérile. Les boutons de commandes sont assez petits et les tuiles sont carrées. Bien sûr, on peut personnaliser la surface en y ajoutant des photos, mais je me rappelle non sans nostalgie les icônes multicolores sympathiques du grand-père Teo qu’on pouvait facilement faire correspondre aux différents morceaux d’enregistrement. Je préférerais peut-être un design plus organique, un peu moins froid, mais voilà une affaire de goût. C’est donc avec plaisir que j’attends le lancement d’une nouvelle version d’iTEO que je ne tarderai pas à proposer à mes élèves.

Am Fluss Grupp :
Am Fluss Grupp 3 screenshot